







« ça suffit maintenant. On a assez profité du monde paysan qui nourrit la population, qui génère beaucoup d'emplois en amont et en aval. Il enrichit les multinationales dans l'agrochimie, dans la distribution et puis nous aujourd'hui, on crèverait de faim ? ça, c'est parce qu'un jour on a abandonné notre pouvoir. On l'a laissé aux autres. On est même pas des ouvriers, on est des serfs. Quand on fait le bilan aujourd'hui, c'est catastrophique. Plus de 40% des exploitations sont dans le rouge. C'est peut-être notre modèle agricole qui doit disparaître, qui n'est pas adapté.
En 2002, Jocelyn de la Sobac m'a parlé de redonner au sol sa capacité à nourrir la plante, il m'a dit d'oublier le sol-support. On revenait à l'origine : c'est le sol qui nourrit et qui est à l'origine de la plante et non la chimie de l'homme. Je pense que cette façon de faire dormait au fond de moi. L'agriculture qu'on pratique avec tant d'intrants c'est quelque chose qui n'est pas dans la logique. J'avais conscience qu'il fallait permettre à la terre de donner ce qu'elle était capable de donner sans passer son temps à la perfuser.
J'ai commencé par des essais. J'ai fait une parcelle de pommiers et une de prairies. J'ai tout de suite vu que ça avait l'air intéressant. Le premier signe est assez paradoxal. On a l'impression que ça ne pousse pas et quand on fauche, on a autant de rendement, avec une petite herbe très riche et très dense.
Sur le plus long terme, je fais des analyses de sols pour voir comment mes terres évoluent, pour savoir si j'ai toujours des éléments fertilisants à disposition ou pas alors que je n'amène rien. J'ai poussé le raisonnement jusqu'au bout, je n'amène absolument rien. J'ai fait des récoltes pendant quatre-cinq ans sans rien amener à ma terre à part du Bactériosol®. Ou ça plongeait au niveau de la fertilité ou ça servait à quelque chose. Les techniciens quand ils voient mes analyses, ils ne savent plus quoi me dire tant les résultats sont bons.
Le goût ? C'est trop subjectif pour affirmer qu'il y a une amélioration. Mais il n'y a pas de dégradation, ça c'est sûr. Par contre au niveau maladies, il y en a une qui est un déséquilibre du fruit, un manque de calcium dans le fruit et qu'on appelle le « Bitter Pit ». C'est une maladie superficielle, c'est à dire que la pulpe en surface devient spongieuse.
Je ne chaule plus depuis huit ans au niveau des pommiers et je n'ai aucun problème de « Bitter Pit ». ça veut dire que sans amener de calcium ni de chaux, je n'ai pas ces problèmes.
Quand je dis ça aux ingénieurs, ils s'arrachent les cheveux. Au niveau de notre coopérative on a pas mal de problèmes de « Bitter Pit » dans certaines exploitations et on avait fait venir un intervenant d'un grand laboratoire. Il est clair que ceux qui chaulent le plus sont ceux qui ont le plus de problèmes de « Bitter Pit ». Je constate simplement que ce n'est pas en chaulant qu'on va éradiquer le problème alors que c'est une déficience en calcium. La question qu'on se pose est simple : est-ce que chauler ne perturbe pas le sol à tel point que par la libération de certains éléments dans le sol, il n'y a pas des interactions de blocage qui favorisent le « Bitter Pit » ?
Deux ans après mes premiers essais je suis passé en Bactériosol®-Bactériolit® sur l'ensemble de l'exploitation. Justement concernant Bactériolit®, j'ai constaté que sur les prairies traitées il y a beaucoup moins de refus. Même autour des bouses, il n'y a plus ces grosses touffes de refus. Tout est mangé. Déjà ça, c'est important. L'herbe est beaucoup plus dense, plus variée que celle qui a reçu de l'azote. Au niveau des pommiers, c'est plus compliqué. Je n'ai que mes analyses qui me disent s'il y a déséquilibre ou pas. Quand il y a des chutes de feuilles dues au froid ou à la chaleur, j'en constate des moins importantes que ce qu'on a pu connaître ou que connaissent des collègues qui travaillent en traditionnel.
Sur les prairies, la flore évolue. Sur une de mes prairies qui a quinze ans, quand j'ai commencé à mettre du Bactériosol®, j'ai vu ressortir du trèfle violet. Des luzernes qui poussent par-ci, par-là. Le fumier se décompose beaucoup plus vite. Il a déjà bien travaillé quand on le sort. Il se composte plus vite. Il est plus vite friable. Dans les stabulations, il y a beaucoup moins d'odeurs d'ammoniaque, ça ne vous pique pas le nez comme avant.
Dès la première année, j'ai donc supprimé une quinzaine de tonnes de chaux et je ne mets plus du tout de phospho-potassique. Avant, c'était sept-huit tonnes. Je continue à acheter un peu d'azote, surtout pour les céréales. Sur les prairies, je n'en mets pratiquement plus. Donc, il ne me reste plus qu'à régler le problème pour éliminer l'azote et avoir des prairies suffisamment riches en légumineuses. Dans cette optique, les méteils c'est intéressant. Je ne veux pas faire d'ensilage, je fais de l'enrubannage, c'est tout.
Déjà, le fait d'utiliser un produit comme ça, ça veut dire qu'on ne peut plus faire n'importe quoi derrière. On sait maintenant qu'on peut se passer de produits chimiques sans voir une baisse de fertilité de nos sols.
On a été formatés dans un système. Il y a le technicien des approvisionnements qui vient et dit : « il faut utiliser ça » ; celui de la coop qui dit : « il faut faire ça en fonction du marché ». On n'a pas été formatés dans l'idée de la compréhension du fonctionnement d'un sol, bien au contraire.
On regarde fatalement nos sols différemment quand on travaille de cette façon. Avant on ne descendait même pas du tracteur. Maintenant on essaie de comprendre. Tiens, il y a une plante qui pousse. Pourquoi elle pousse? On regarde le bouquin. On revient aux fondamentaux.
Il y a toujours un gros scepticisme chez les agriculteurs trop formatés, trop dans un système où ils ne voient pas de porte de sortie. Les agriculteurs sont trop endettés aujourd'hui, ils n'ont plus de marge de manœuvre. Donc, ils produisent à tout va pour essayer de s'en sortir. C'est une sorte de fuite en avant assez pathétique.
Le Grenelle de l'environnement, ce serait une bonne chose si au lieu de tuer les paysans, on leur donnait les moyens d'être accompagnés vers une agriculture plus propre. On ne fait rien pour. On taxe l'agriculteur qui utilise des produits phytosanitaires mais on ne lui donne pas de moyens de recherche pour mettre en place des solutions adaptées.
Tout ça est un problème de conscience. Si je vais dans le sens de moins utiliser d'intrants, ce n'est pas pour dépenser moins d'argent au départ. C'est plus pour offrir quelque chose de plus propre. ça m'embêterait de savoir des choses et de continuer à empoisonner les gens. Depuis vingt ans, dans la pomme, on travaille beaucoup là-dessus. Je n'exclue pas du tout la possibilité de passer un jour en bio. Au niveau de notre coop, j'ai participé à développer une activité bio en pommes. On a mis en place un verger bio pour essayer d'attaquer ce créneau qui se développe.
Si on maîtrise bien, ensuite les producteurs pourront se lancer dans une activité bio. Aujourd'hui on ne peut pas rester fermés à tout ce qui se passe autour de nous, que ce soit le réchauffement de la planète, les problèmes liés au pétrole et donc à ses dérivés.